Le libertarisme, comme beaucoup d’entre nous le savent, est souvent présenté à tort comme une idéologie égoïste, fondamentalement en contradiction avec la croyance et la pratique chrétiennes. Il semble également y avoir des personnes, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des cercles libertariens, qui perçoivent à tort le libertarisme comme un cadre éthique global plutôt que comme une simple application de certains principes aux domaines politique et économique. Nous nous trouvons donc confrontés à plusieurs questions. Par exemple, l’éthique chrétienne exige-t-elle de nous, chrétiens, dans certains contextes, davantage que ce que nous demande simplement le principe de non-agression ? Comment concilier l’amour de don de soi (agape, charité) et notre obligation chrétienne envers ceux qui souffrent avec le principe libertarien de propriété de soi ?
Il peut paraître surprenant que la théologie médiévale ait, dans un certain sens, déjà résolu certaines de ces questions. Selon Bernard de Clairvaux, abbé du XIIe siècle, connaître et aimer Dieu commence par la connaissance de soi et l'amour de soi. La véritable connaissance de soi d'une personne est celle de sa propre dignité, qu'elle possède en tant que créature unique dotée du libre arbitre, créée à l'image et à la ressemblance de Dieu. Sur l'amour de Dieu, commentaire analytique d'Emero Stiegman, Cistercian Fathers Series 13-B (Kalamazoo : Cistercian Publications, 1973), 5 (II.2).)) Cet amour de soi, lorsqu'il est bien exercé, s'étend à l'amour du prochain par le débordement que l'on reçoit.((Bernard de Clairvaux, Aimer Dieu, 25-27 (VIII.23-25).))
Fortement influencé par la théologie de Bernard, Dante Alighieri s'exprime à travers ses The Divine Comedy (désormais étudié comme une œuvre de théologie à part entière) qu'être humain, c'est participer et incarner cet amour qui se donne, ou cette charité, qu'est Dieu, et nous le faisons à travers nos relations humaines les uns avec les autres en les modelant sur le Christ.
Les relations humaines sont si cruciales pour Dante que les négliger, c'est risquer de perdre sa propre humanité. Nous voyons cette idée exprimée dans Enfer 33, dans lequel Dante parle avec le comte Ugolin, emprisonné dans la fosse glacée de l’Enfer, rongeant à jamais la nuque de son traître. Alors qu’Ugolin est placé à juste titre parmi les traîtres, Dante nous laisse nous demander si c’est plutôt pour sa trahison envers le peuple de Pise ou pour sa trahison envers ses quatre fils alors qu’il était en prison. Ugolin dit à Dante qu’il a été emprisonné et laissé mourir de faim avec ses quatre fils, qui ont pleuré et supplié leur père de les aider. Ugolin dit à Dante qu’il est resté silencieux aux cris d’aide de ses fils : « J’ai regardé mes enfants en face, sans un mot. J’étais tellement pétrifié à l’intérieur que je n’ai pas pleuré » (48-49). Contrairement au silence d’Ugolin, ses enfants ont exprimé leur inquiétude pour leur père et ont tenté de le réconforter et se sont même offerts en nourriture pour lui :
Mais ils pleuraient, et mon petit Anselme / dit : « Tu as l’air si étrange, père, qu’as-tu ? / Même alors je ne versai pas de larmes, et ne répondis pas / de tout ce jour-là, et de toute la nuit qui suivit / jusqu’à ce que le soleil du lendemain se lève sur le monde. / Dès que quelques rayons eurent pénétré / dans la triste prison, et que j’aperçus / quatre autres visages marqués de mon expression, / la douleur m’en fit ronger les mains. / Et eux, s’imaginant que je faisais cela / par faim, se levèrent aussitôt, en disant : / « Père, nous souffririons moins / si tu nous nourrissais : tu nous as vêtus / de cette misérable chair – maintenant dépouille-la » (50-63).
Bien qu’Ugolin se présente comme une victime, ses paroles trahissent le fait qu’il a égoïstement tenté de s’épargner l’agonie de voir ses fils mourir de faim en coupant toute communication et, de fait, toute relation avec eux. Il affirme qu’il s’est « calmé » afin de « ne pas accroître leur chagrin », mais il est resté silencieux et n’a offert aucun mot de réconfort à ses fils (64-66). Le premier de ses fils à mourir fut Gaddo, qui s’écria : « Ô père, pourquoi ne veux-tu pas m’aider ? » (69). Ce n’est qu’après la mort de ses quatre fils qu’Ugolin affirme qu’il a commencé à « tâtonner sur leurs corps » et à les appeler (73-74). Après deux jours de deuil pour ses enfants morts, Ugolin dit que « le jeûne avait plus de pouvoir que le chagrin », suggérant que la faim s’est avérée plus forte que son amour et l’a donc conduit à se nourrir des cadavres de ses fils (75).
Les tentatives d'Ugolin pour se préserver, d'abord en s'engourdissant émotionnellement, puis en mangeant la chair de ses fils, équivalaient paradoxalement à un renoncement à sa propre humanité. Son silence a entraîné et signifié une rupture du lien humain naturel entre lui et ses enfants, et sa trahison envers ses fils s'est révélée être une trahison envers lui-même, c'est-à-dire une trahison de l'image et de la ressemblance de Dieu dans lesquelles il a été créé.
L’incapacité à s’aimer correctement est peut-être illustrée de la manière la plus frappante dans « La Forêt des Suicides ». Enfer 13, à partir du verset 31, Dante se retrouve dans une forêt composée d'âmes qui se sont suicidées et qui sont donc condamnées à habiter un buisson d'épines. De plus, elles n'ont la possibilité de parler qu'à travers la douleur et le sang causés par le fait d'être mangées par des harpies.
En cassant une branche et en faisant saigner un buisson épineux, Dante découvre que l’âme qui habite ce buisson particulier est celle de Pier delle Vigne. Ce dernier explique, après avoir été injustement accusé et publiquement méprisé : « Mon esprit, dans un tempérament méprisant, / espérant en mourant échapper au mépris, / m’a rendu, bien que juste, injuste envers moi-même » (Inf. 13.70-72). Il informe Dante qu'au Jour du Jugement, les suicidés récupéreront leurs corps - mais seulement sous forme de cadavres qui pendent des buissons d'épines que sont devenues leurs âmes - car il n'est pas juste de leur rendre ce qu'ils ont « volé à [leurs] propres âmes » (Inf. 13.103-108).
Parce qu'ils ont exercé leur libre arbitre pour renoncer à ce libre arbitre, qui est leur dignité humaine donnée par Dieu, ils doivent rester inanimés et enracinés dans le lieu où ils sont tombés par hasard. De même, comme ils ont abandonné leur autonomie, ils ont également abandonné leur voix. À peine humains, ils ne peuvent parler qu'en versant leur propre sang, et leur parole est donc toujours essentiellement l'expression de la douleur.
Dante et le Christ lui-même sur la croix nous invitent à reconnaître la réponse apparemment impossible mais idéale de l’amour au milieu de la souffrance. Cette réponse serait celle dans laquelle l’homme souffrant permettrait à son cœur de continuer à vivre, à battre, à saigner et à ressentir la plénitude de l’angoisse et du chagrin qui n’est possible que lorsqu’il se permet d’aimer. Il serait prêt à souffrir pour pouvoir continuer à ressentir et à exprimer l’amour et l’empathie, pour pouvoir réconforter ses fils et être avec eux dans leur souffrance. Il serait prêt à endurer une douleur inimaginable pour maintenir un lien humain, se sacrifiant effectivement et offrant essentiellement, sinon réellement, sa propre chair comme nourriture pour ses fils.
En d’autres termes, c’est précisément par l’amour de soi et par l’actualisation et le perfectionnement de notre autonomie et de notre appropriation de nous-mêmes que nous pouvons devenir semblables au Christ et incarner cet amour de don de soi et de souffrance qui est la source de toute création. Lorsque l’instinct humain de conservation menace nos relations les uns avec les autres et viole notre obligation d’amour (comme le fait l’agression), nous perdons notre dignité humaine et devenons semblables à des créatures.
Comme l'écrit saint Bernard, lorsque nous oublions notre véritable nature humaine, notre volonté se courbe vers la terre, ainsi que notre regard, et nous nous attachons alors à des biens moindres et nous nous soumettons à ce qui a été créé au-dessous de nous. ((Bernard de Clairvaux, Sur l'amour de Dieu, 6 (II.4).)) En nous affaissant vers la terre, nous nous comportons comme des animaux plutôt que de refléter la ressemblance de Dieu à l'image duquel nous avons été créés. Mais, écrit-il, Dieu nous a envoyé l'Incarnation pour réveiller en nous la mémoire de Dieu dans notre propre corps et ainsi allumer cet amour de soi qui est le premier pas vers l'amour des autres et de Dieu.
La charité, l’essence du caractère de Dieu, cet amour qui se donne et qui ne peut s’épanouir que dans le contexte des relations humaines, est la source d’où découlent à la fois la propriété de soi et la non-agression, et le contexte dans lequel toutes deux sont perfectionnées.


