3 récits bibliques importants qui redéfinissent la question de l'immigration
Nous avons lu nombre de ces récits bibliques durant notre enfance, mais nous avons omis de les appliquer aux enjeux de notre époque, notamment l'immigration. Le débat sur l'immigration aux États-Unis ne manque pas de voix. Ce qui lui fait défaut, c'est une véritable réflexion théologique. Les chrétiens des deux camps s'appuient sur des versets bibliques, échangent des arguments politiques et s'arrêtent rarement pour se poser la question fondamentale : quel genre de personnes devenons-nous lorsque la peur dicte notre conduite ? Cette question est au cœur de la conversation entre Jacob Winograd et le pasteur et auteur Benj Giffone – et les récits bibliques qu'ils analysent ne résolvent pas tant le débat politique qu'ils ne le redéfinissent entièrement.
Giffone, auteur de Une maison divisée : technologie, culte et guérison de l’Église après la COVID-19Cet épisode apporte un éclairage pastoral et exégétique à un débat que la plupart des chrétiens mènent mal. Il ne s'agit pas d'un simple débat sur l'ouverture ou la fermeture des frontières, mais d'une interrogation plus profonde sur ce que les Écritures enseignent réellement sur les étrangers, les voisins et les ennemis, et sur ce que cela révèle de l'Église lorsque ces enseignements sont occultés par la peur partisane.
Ce qui suit est une analyse des arguments théologiques, des exemples historiques et du défi pastoral que cet épisode pose à chaque chrétien qui tente de réfléchir fidèlement à l'une des questions les plus controversées de notre époque.
Récits bibliques et question de l'immigration : que disent réellement les Écritures ?
1. Rahab la Cananéenne fait voler en éclats l'argument de l'exclusion ethnique
L'un des récits bibliques les plus importants pour ce débat est pourtant souvent négligé dans les discussions sur l'immigration. Rahab est une Cananéenne, membre d'un peuple que les Israélites avaient reçu l'ordre de déposséder. Or, la première chose qu'Israël fait en entrant en Terre promise est de conclure une alliance avec elle. Le texte présente cela non comme un compromis, mais comme un triomphe. Rahab rejoint le peuple de Dieu car elle professe une foi sincère dans le Dieu d'Israël. L'appartenance ethnique n'a jamais été le critère déterminant.
Ce même schéma se retrouve tout au long de l'Ancien Testament. Ruth est Moabite. Urie est Hittite. Caleb, chef de la tribu de Juda, est identifié dans Nombres 32 comme un Kénizzite. Les commandements interdisant les mariages mixtes avec les peuples voisins visaient toujours à exclure les croyances et pratiques païennes, et non les liens du sang. Quiconque interprète le Pentateuque comme un précepte d'exclusion ethnique ou culturelle se méprend sur son véritable sens.
2. Le bon Samaritain : le voisin qu'on ne peut ignorer
Quand on demande à Jésus qui est un prochain, il ne répond pas par une simple question de recensement. Il raconte une histoire – l'une des plus connues de la Bible – où le héros est un Samaritain, membre d'un groupe que les Juifs pratiquants de son époque méprisaient pour des raisons ethniques et religieuses. Le Juif blessé et ensanglanté sur la route est le prochain du Samaritain, non pas parce qu'ils partagent une même tribu, culture ou nation, mais parce que c'est lui que le Samaritain a trouvé.
C’est la logique qui sous-tend le message de Jésus. Votre prochain, c’est la personne qui se trouve devant vous. L’obligation d’aimer ne dépend pas d’un héritage commun. Et comme le souligne Giffone dans cet épisode, le Samaritain n’a pas cherché ailleurs une personne digne de sa compassion. Il a servi l’homme qui croisait son chemin. Cette perspective a des implications directes sur la manière dont les chrétiens perçoivent les immigrants, les réfugiés et les étrangers qu’ils rencontrent, que ce soit dans leur ville, leur église ou leur pays.
3. Le Sermon sur la montagne condamne le tribalisme
Les paroles de Jésus dans Matthieu 5 sont d'une force souvent atténuée dans les récits. Il ne se contente pas de dire « aime ton prochain ». Il affirme qu'aimer ceux qui nous aiment en retour est une évidence ; même les collecteurs d'impôts le font. Même les païens saluent leurs frères. L'exemple que Jésus nous donne, c'est l'amour des ennemis, la prière pour les persécuteurs et une sollicitude concrète qui dépasse le cadre de notre communauté.
C'est l'un des passages bibliques qui réfute le plus clairement l'argument de préservation culturelle avancé par certains chrétiens pour justifier la restriction de l'immigration. Cet argument – selon lequel la culture occidentale, façonnée par le christianisme, mérite d'être protégée de toute dilution par des étrangers aux valeurs différentes – recèle une part de vérité. Mais comme le souligne Giffone, Jésus ne condamne pas l'amour tribal ; il le juge insuffisant. C'est un minimum, non un maximum. Les chrétiens qui se contentent d'aimer les leurs et considèrent cela comme une obéissance complète ont mal interprété le Sermon sur la montagne.
4. L'Ancien Testament met en garde à plusieurs reprises contre l'oppression des étrangers.
La loi, dans l'Exode 22, le Lévitique et le Deutéronome, revient sans cesse sur le même commandement : n'opprimez pas l'étranger, car vous avez été étrangers en Égypte. Le souvenir de l'esclavage n'est pas invoqué comme une simple note de bas de page historique, mais comme le fondement moral de la manière dont Israël devait traiter les étrangers. Vous savez ce que signifie le déracinement. Cette connaissance engendre une obligation.
Cet épisode prend soin de ne pas transposer la loi de l'Ancien Testament à la politique d'immigration moderne : l'Israël antique était une théocratie fondée sur une alliance, ancrée dans un contexte géographique et temporel précis, et non un modèle pour le Département américain de la Sécurité intérieure. Cependant, la logique morale qui sous-tend cette loi ne disparaît pas avec l'alliance. L'attitude que les Écritures préconisent envers l'étranger est celle d'un accueil actif, et non celle d'une suspicion systématique.
5. La théologie de l'identité de Paul déconstruit la hiérarchie ethnique
Les chapitres 2 et 9 de l'épître aux Romains présentent ensemble une argumentation qui devrait transformer la conception chrétienne de l'identité nationale et ethnique. Paul affirme que la véritable appartenance au peuple de Dieu n'a jamais reposé sur la lignée du sang. Il s'agit d'une alliance de foi, et non d'une alliance fondée sur la descendance. On n'est pas Juif par apparence, mais par la circoncision du cœur.
Ce cadre d'analyse ne se limite pas à l'identité juive. Il s'applique à toute tentative de subordonner la solidarité chrétienne à la solidarité nationale ou ethnique. L'épisode le démontre clairement : un chrétien au Pakistan, au Mexique ou en Chine partage avec vous une expérience qu'aucun athée laïc d'origine européenne ne partage, quelle que soit sa nationalité. Les chapitres 3 et 4 de l'épître aux Colossiens renforcent cette idée. L'humanité nouvelle en Christ transcende les catégories utilisées par les nations pour classer les individus. Les chrétiens qui privilégient l'appartenance ethnique à la foi partagée ne se contentent pas d'avancer un argument politique ; ils commettent une erreur théologique.
6. Le problème Milton Friedman est réel — et ne justifie pas le tribalisme
Cet épisode prend au sérieux les arguments libertariens en faveur de la restriction de l'immigration, notamment l'argument le plus souvent associé à Milton Friedman : frontières ouvertes et État-providence sont incompatibles. Lorsque l'État subventionne l'arrivée et encourage la dépendance, le marché naturel et les signaux volontaires qui régissent normalement les migrations sont faussés. Il s'agit d'une tension bien réelle, et l'épisode ne l'élude pas.
Le problème soulevé par Friedman est une critique de l'État-providence, et non un plaidoyer pour le protectionnisme ethnique ou culturel. La solution à un système d'immigration défaillant réside dans sa réforme : réduire les aides sociales, simplifier les procédures légales, appliquer rigoureusement le droit pénal, et non considérer systématiquement tout étranger comme une menace. L'analogie avec le marché noir est éclairante : réprimer l'immigration légale sans réformer le système en profondeur, c'est favoriser l'émergence de personnes prêtes à contourner totalement les règles.
7. La crise de l'application de la loi est due à un échec des catégories, et pas seulement des politiques.
L'une des observations les plus pertinentes de cet épisode est que la plupart des débats sur l'immigration reposent en réalité sur une confusion entre le rôle respectif de l'Église et celui de l'État. Lorsque les chrétiens délèguent leurs obligations morales envers les étrangers au gouvernement et qualifient ensuite cette attitude de compassion, c'est qu'il y a un problème de catégorisation, et pas seulement de politique.
La situation des services d'immigration et de l'immigration (ICE) illustre bien le problème. La plupart des gens, toutes tendances politiques confondues, s'accordent à dire que les auteurs d'infractions violentes en situation irrégulière doivent être punis. Le système dysfonctionne lorsque les politiques de sanctuaires refusent d'extrader ces auteurs, contraignant l'ICE à mener des opérations de grande envergure qui engendrent précisément les confrontations et les abus qui alimentent le débat. La solution n'est pas d'applaudir systématiquement chaque action répressive ni de la condamner systématiquement comme une tyrannie. Il s'agit d'insister sur le respect des procédures légales, la proportionnalité et une distinction claire entre comportement criminel et simple présence illégale.
8. La peur n'est pas une politique d'immigration chrétienne
Cet épisode revient sans cesse sur le même constat : la peur a remplacé la foi comme principe directeur pour trop de chrétiens abordant la question de l’immigration. Les discours alarmistes – dilution culturelle, criminalité violente, infiltration islamique, remplacement démographique – ne sont pas tous imaginaires. Certains d’entre eux recèlent des inquiétudes réelles. Mais lorsque la peur dicte les priorités morales, elle tend à engendrer précisément le tribalisme que les récits bibliques cités plus haut visaient à combattre.
Giffone s'inspire d'Adam Smith Théorie des sentiments moraux L'idée est de souligner qu'il est naturel de se soucier davantage de ce qui nous est proche. Cet instinct n'est pas erroné. Mais le christianisme a toujours appelé les gens à dépasser les limites naturelles. Tout le récit biblique – de l'inclusion de Rahab et Ruth dans l'Ancien Testament à la destruction du mur de séparation dans Éphésiens 2 – est l'histoire de Dieu élargissant le cercle du prochain au-delà de ce que le tribalisme permettrait.
9. L'Église ne peut guérir ce qu'elle livre sans cesse à César.
La conclusion pastorale de cet épisode est celle qui devrait le plus profondément marquer les chrétiens. Le propos de Jacob est sans détour : lorsque nous demandons à l’État d’assumer notre responsabilité morale – de protéger notre culture, de préserver nos valeurs, de faire respecter notre conception de la vertu –, nous ne devrions pas nous étonner que les moyens de coercition pervertissent le résultat. L’Église qui délègue la compassion aux programmes gouvernementaux et la justice aux forces de l’ordre a déjà renié sa mission.
Les trois mesures pratiques proposées par Giffone aux chrétiens méritent d'être prises au sérieux : manifester une véritable empathie envers ceux qui souffrent, servir son prochain et s'organiser activement pour aider ceux qui sont différents. Aucune de ces mesures n'implique de prendre position sur les taux d'expulsion. Toutes exigent d'incarner pleinement l'Église — ce type de communauté que l'État ne peut reproduire et qu'aucune loi ne saurait remplacer.
Conclusion : Les récits bibliques et le débat sur l'immigration — Le prix de la peur pour l'Église
Les récits bibliques au cœur de cet épisode — Rahab, le Bon Samaritain, le Sermon sur la montagne — n'indiquent pas aux chrétiens leur position sur le contrôle des frontières. Leur action est plus profonde : ils leur révèlent leur identité. Ils dressent le portrait d'un peuple qui ne saurait réduire l'image de Dieu en l'étranger à une simple menace, qui ne saurait se contenter d'aimer ceux qui lui ressemblent par leur apparence, leurs votes et leurs croyances, et qui ne saurait confier son jugement moral à l'État en prétendant que cela relève de la fidélité.
Le débat sur l'immigration va se poursuivre. Les questions politiques sont véritablement complexes, et cet épisode ne le nie pas. Mais les questions théologiques sous-jacentes ont des réponses plus claires que ne le laissent entendre la plupart des débats. Les chrétiens qui partent des récits bibliques – qui partent vraiment de là, sans les utiliser comme un simple ornement pour justifier des conclusions déjà tirées – découvriront que le cadre dont ils ont besoin est déjà présent. Il leur faut simplement le courage de le suivre au-delà du point où cela devient moins confortable.
La peur est un mauvais berger. Le Christ est un meilleur berger.
Ressources supplémentaires
Podcast sur l'anarchie biblique
- Ép. 84 : Un joug inégal ? Poursuivre la coalition et les valeurs chrétiennes en politique — La tension entre principe chrétien et coalition politique qui traverse le traitement du débat sur l'immigration dans cet épisode.
- Épisode 116 : L'hégémonie américaine — Avons-nous le droit de diriger le monde ? — La critique de l'empire américain et de la délégation du jugement moral au pouvoir étatique formulée dans l'épisode précédent rejoint directement le problème que cet épisode identifie dans le débat sur l'immigration.
Salle verte du LCI
- Libertariens et partisans de MAGA : coalitions ou compromis ? Avec Austin Padgett — La question plus générale de ce à quoi les chrétiens et les libertariens renoncent lorsqu'ils s'allient à des mouvements politiques motivés par la peur et le nationalisme.
- Pourquoi certains chrétiens rejettent-ils le libertarianisme ? Avec C. Jay Engel — La tendance au nationalisme chrétien que cet épisode remet en question, examinée sous un autre angle dans ce débat.
Livres de Benj Giffone
- Une maison divisée : technologie, culte et guérison de l’Église après la COVID-19 — Disponible chez housedividedbook.comLe livre dont est issue cette conversation ; un ouvrage essentiel pour les églises qui tentent de retrouver un sens clair de leur mission après les années de COVID.
- Mon salut est proche : Isaïe 56-66 pour l’Église après la chrétienté — Disponible chez salvationcloseathandbook.comLe deuxième livre de Giffone, qui traite directement de ce que la vision des nations d'Isaïe signifie pour les chrétiens qui réfléchissent aujourd'hui à l'immigration et à l'empire.
Lectures externes
- Le mythe de l'électeur rationnel par Bryan Caplan — Cité dans l'épisode pour les recherches de Caplan sur le biais cognitif naturel contre les immigrants et ses conséquences sur une analyse politique honnête. Aperçu sur EconLib.
- La théorie des sentiments moraux par Adam Smith — Giffone s'appuie sur l'analogie du tremblement de terre de Smith pour expliquer pourquoi l'information mondialisée déforme nos priorités morales. Disponible gratuitement sur EconLib.





